Tuesday, August 8, 2017

Scène de la vie quotidienne (et de harcèlement sexuel) à Beyrouth

Pin ThisEmail This

Elle était de bonne humeur. Il faisait beau, le ciel était bleu et le soleil brillait. L’hiver avec ses orages et ses tempêtes était encore bien loin. Elle décida d’aller boire un jus d’orange frais sur la corniche. Elle voulait commencer cette journée en regardant les milles petits scintillements de la mer. Et en écoutant la ville se réveiller. Avant qu’elle ne soit envahie par la cacophonie des klaxons et le tintamarre quotidiens des chantiers.

Elle enfila le premier jeans qui trainait, ainsi qu’un t-shirt à la propreté douteuse. Elle glissa ses pieds nus dans de vieilles tongs et sortit de chez elle, nouant ses cheveux désordonnés en chignon de fortune. Dehors, elle huma l’air humide du mois d'Août. Elle ferma les yeux quelques secondes, laissant une légère brise fraiche lui caresser le visage. Elle sourit, et se dirigea nonchalament vers la corniche. Soudain, un moustachu surgit de l’embrasure d’une porte et s’exclama : "Matin de lumière, ô lune!" D’abord surprise, elle décida de l’ignorer et de continuer sa route. Mais le moustachu insista : "Ô crème de lait, ô miel, ô crème de lait au miel".

Elle accéléra le pas, suivie par le moustachu. "Où vas-tu respirer le vent, ô mon âme, ô mes yeux? Je peux sentir le vent avec toi?" Agacée, elle lui lança un discret mais ferme : "déteins de moi!" Mais lui continua de plus belle : "Que ton chat m’enterre, que ton nid m’enterre..." Elle s’arrêta d’un coup, se retourna, lui assena une gifle retentissante, se détourna, puis continua son chemin. La main sur sa joue endolorie, le moustachu ne comprenait pas : "Qu’est que j’ai parlé ? J’ai rien parlé..." Puis de conclure : "Salope!"

Je publie aujourd'hui cette petite histoire acidulée en soutien à la campagne contre le harcèlement sexuel au Liban : #Mesh_Basita مش_بسيطة#

J'ai préféré l'humour (un peu grinçant) pour rendre compte du véritable cauchemar qu'est devenue la moindre balade d'une femme ou d'une fille seule dans les rues de Beyrouth ou de n'importe quelle autre ville libanaise. C'est presque impossible de faire quelques pas sans être l'objet de sifflets et de remarques désobligeantes, souvent carrément salaces. 


En janvier dernier, une loi criminalisant le harcèlement sexuel et raciste a été soumise au vote du parlement mais n'a pas été adoptée.

Le harcèlement sexuel est monnaie courante au Liban. Le harcèlement raciste aussi. Le mâle qui reluque les rondeurs de ses employées, qui n’hésite pas à balader ses mains là où il ne devrait pas ou qui fait des propositions scabreuses et insistantes sont souvent les mêmes qui maltraitent les travailleurs étrangers. Surtout ceux venus de pays pauvres, dont la peau n’a pas bruni au soleil d’une plage à la mode ou d’une station de ski huppée.

Il y aussi ces marâtres qui aiment à humilier en public et en privé leur employée de maison, ou même parfois celle des autres. Sans oublier bien sûr des jeunes cops aux hormones frétillantes et des vieux satyres à la libido finissante qui se permettent les pires insinuations à l’encontre des filles et des femmes qui ont la malencontreuse idée de croiser leur chemin. Et quand ces filles ou ces femmes viennent d’Asie ou d’Afrique, ces insinuations sont encore plus salaces et plus désobligeantes.





Le projet de loi criminalisant le harcèlement sexuel et raciste présenté par le député Ghassan Moukheiber aurait enfin pu mettre fin à l’impunité dont jouissent les harceleurs en tout genre. Que dit cette loi ?

Toute personne qui aurait d’une manière évidente, soutenu ou répété, prononcé des paroles ou fait des insinuations à caractère sexuel ou raciste est passible d’une peine  de 3 mois à un an de prison, et d’une amande pouvant s’élever à dix fois le salaire minimum. Et ce dans un cadre autant public que privé, incluant les professions libérales et les administrations publiques, quelles soient civiles ou militaires. Les peines encourues seraient aggravées si le harcèlement est commis contre des mineurs ou des personnes handicapées.

De plus, si un employeur, ou l’un de ses représentants, venait à commettre un acte de harcèlement sexuel ou raciste contre l’un ou l’une de ses employés, cet acte sera également considéré comme une faute professionnelle grave, ouvrant la voie à des indemnités similaires à celles applicables en cas de démission ou de licenciement. Et nul employé ne pourra faire l’objet de sanctions disciplinaires directes ou indirectes si il ou elle venait à déposer plainte pour harcèlement.

Texte intégral du projet de loi
Source : Ghassan Moukheiber / Parlement libanais

Le projet de loi n'a pas été soutenu par grand monde, même le ministre des droits de la femme – un homme! – a émis de fortes réserves. Sous les ricanements et les blagues douteuses des députés, l'adoption de cette loi à été remise à une prochaine séance plénière du Parlement, après son éventuelle révision par le gouvernement. C'est-à-dire sine die...

C'est pourquoi il est important aujourd'hui de soutenir la campagne #Mesh_Basita مش_بسيطة#. Si nous sommes exclus des débats parlementaires, nous pouvons, en faisant entendre notre voix sur les réseaux sociaux ou ailleurs, peser sur les décisions que peuvent prendre les députés. En leur rappelant que dans quelques mois, nous allons nous aussi voter, et que notre vote pourrait dépendre de l'adoption d'une telle loi.


© Claude El Khal, 2017

No comments: